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An image taken from MATTHEW WHITENACK’s project HELLO... WE’RE HERE © All right reserved to the photo owner

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I will worry for you (from dusk till dawn), 2020.

©  Annabel Daou, Galerie Tanja Wagner and signs and symbols

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I will worry for you (from dusk till dawn), 2020.

©  Annabel Daou, Galerie Tanja Wagner and signs and symbols

ANNABEL DAOU, ARTISTE

Une gardienne des inquiétudes: une interaction avec Annabel Daou et sa collection de soucis.

 

L'interaction est un acte de communication entre deux objets. Ces deux objets ne doivent pas nécessairement être organiques et l’acte de communication ne doit pas se limiter à la langue ou aux mots. Si nous prenons la réaction chimique comme exemple, cette interaction est une action qui consomme du temps et de l'énergie. Si nous appliquons cela aux êtres humains, l'élément ajouté sera «l'émotion». Nous nous construisons en interagissant avec les autres. Le but est d'échanger des informations, qui peuvent inclure des émotions. C'est aussi l'objectif de la plateforme Breakthrough + “Re-”, elle agit comme médiatrice pour créer des liens, interagir avec les messages des artistes, etc.

 

Pour la dernière interview de notre plateforme Re-Interpret, nous avons invité l'artiste de Beyrouth Annabel Daou à être notre invitée et à partager son expérience de reconnection avec le public grâce à l’art. Vivant à New York, ses œuvres se concentrent sur le pouvoir et l'intimité et sont structurées autour du langage, de la parole et des modes de communication non verbaux. Née à Beyrouth, Annabel Daou a été témoin de la guerre civile au Liban. Elle a vu l'impensable. Elle a l'habitude d'interagir avec des émotions auxquelles on n'ose pas toucher.

 

À propos du projet: je m'inquiéterai pour vous (du crépuscule à l'aube)

 

Pendant la pandémie du COVID-19, Annabel Daou a invité les gens à partager leurs inquiétudes avec elle. Nous avons commencé notre interview en demandant les détails et l’origine de ce projet. Elle répondit:

 

«Le projet est intitulé je m'inquiéterai pour vous (du crépuscule à l'aube) (I will worry for you (from dusk till dawn)). Au printemps 2020, j'ai invité les gens à m'envoyer une inquiétude qu'ils avaient et à choisir une heure précise entre 18h et 6h où je m'inquiéterais pour eux. Le soir de la représentation, j'ai lu en silence l'inquiétude de chaque personne (toute la performance était silencieuse) jusqu'à ce que je sente que je me concentrais dessus. Puis j'ai arpenté le couloir de mon appartement avec cette inquiétude en tête pendant la période qu'ils avaient chacun choisie. J'avais créé 12 ensembles de perles d'inquiétude, une pour chaque heure, et j’ai circulé à travers ces ensembles pendant que je traversais les inquiétudes. La performance était continue avec pas plus d'une minute ou deux de pause de temps en temps pendant les 12 heures, et elle était diffusée en direct sur Instagram pour que les gens puissent me regarder marcher pour eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I will worry for you (from dusk till dawn), 2020. ©  Annabel Daou, Galerie Tanja Wagner and signs and symbols

Dans la performance je m'inquiéterai pour vous (du crépuscule à l'aube), les perles d'inquiétude étaient liées aux souvenirs d'enfance de Daou. Pendant la guerre civile libanaise, des hommes allaient et venaient en portant des perles d'inquiétude dans leurs mains. Après la représentation, Annabel Daou a fait un petit dessin de chaque ensemble de perles et a marqué le temps de marche pour chaque participant. Elle leur a envoyé à chacun un scan de leur dessin spécifique. «Bien qu'elles (les petites images) restent avec moi, elles leur appartient» remarquait Daou.


Le Lobby montre la voie

 

Daou a partagé avec nous la progression de son projet. Au cours des deux dernières années, elle et son amie ont dirigé un projet appelé le lobby. Elle vit dans un vieil immeuble à Brooklyn qui a un hall d'entrée étrange et magnifique. Tous les quelques mois, elle invitait des artistes à y faire un projet pendant quelques heures, puis ils montaient dans son appartement pour prendre un verre et manger. En vertu d'un principe selon lequel le lobby ne pouvait pas être traité comme une galerie, les artistes exprimeraient toute leur créativité dans leur interaction avec le lobby. «Le hall est un lieu sur le chemin du retour ou sur le chemin vers la rue, où les gens vont et viennent, se rencontrent ou ne se rencontrent pas, où les choses sont laissées et passées», interprète Daou.

 

La pandémie est une occasion accidentelle qui a remodelé la planification de Daou après son expérience dans le projet le lobby. «La communauté que nous construisions était formidable et se soutenait mutuellement. J'avais réfléchi à la façon dont nous nous connections avec les autres dans ce contexte. J'ai décidé de faire moi-même un projet, une performance live où les gens prendraient le fardeau d'une autre personne et passeraient ensuite un de leurs propres problèmes à la personne suivante dans un relais. Je commençais juste à organiser le projet dans les premiers jours de mars pour qu'il ait lieu quelques semaines plus tard. Le moment remarquable a été celui où le monde entier s'est enfermé en mars et tout d'un coup, l'idée de faire marcher les gens dans le lobby est devenue impossible, et en même temps la pertinence de se connecter et de se soucier les uns des autres a pris un nouveau sens.»

     An image of The Lobby project © All right reserved to the photo owner

«J'ai décidé que je prendrais les soucis sur moi-même et que j'ouvrirais le projet à tous ceux qui voulaient participer et m'envoyer “un souci”. J'ai choisi la période du crépuscule à l'aube car c'est souvent à ce moment que nos fardeaux sont les plus lourds et que nous nous sentons le plus seuls. J'ai envoyé des emails à des amis et connaissances et j’ai communiqué l’idée à travers la Galerie Tanja Wagner à Berlin et à signs and symbols à New York. Le résultat a été que de nombreux participants étaient des inconnus pour moi et vivaient dans des pays du monde entier. Finalement, il est également devenu clair qu'il n'était pas possible de le faire dans le hall car il s'agit d'un espace public, alors j'ai décidé de parcourir mon propre couloir.”

Devenir une collectionneuse de soucis

 

Annabel Daou a reçu toutes sortes de soucis dans son projet. Influencés par la maladie répandue et la frustration du confinement, de nombreux participants ont fait part de leurs préoccupations qui se sont manifestées dans ce contexte. «Le choc de ce qui se passait s’est répandu sur tout le monde, et l'étrangeté et la difficulté de la situation ont suscité des inquiétudes que personne n'avait jamais eues auparavant», mentionne l'artiste. Mais il y avait aussi des soucis liés à des problèmes plus personnels et plus intimes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par exemple, Annabel Daou remarque: «il y avait des gens qui partageaient des soucis plus anciens, plus personnels et souvent douloureux qui les avaient gardés éveillés pendant de nombreuses nuits. Qu'est-ce que ça fait de porter l'inquiétude d'un étranger? Annabel Daou a répondu: «C'était assez émouvant de lire ce que les gens m'ont envoyé. Je n'engageais personne trop personnellement, mais gardais plutôt une certaine formalité et un espace pour qu'ils expriment leurs préoccupations sans aucune réaction de ma part. Quand je faisais la performance, je lisais l'inquiétude de chaque personne un certain nombre de fois et ensuite je me concentrais dessus de différentes manières. C’était comme si j'étais juste en train de les écouter et d'être présente avec elles, je les laissais jouer dans mon esprit pour qu'elles puissent peut-être pas jouer dans celui de leur hôte pendant un moment.”

 

Un sens de responsabilité

 

C'est un travail délicat et difficile de gérer les émotions négatives. Lorsque vous interagissez avec ces énergies négatives, elles pourraient devenir une arme nuisible pour vous blesser. Un équilibre entre être sensible et garder une distance est un défi. Comment Annabel Daou s'est-elle positionnée entre toutes ces émotions négatives? «Quand j’ai conçu le projet, je n’étais pas sûre de ce que ça ferait de le faire, et si ce serait trop difficile émotionnellement. Mais en fait, la confiance et la gentillesse que les gens m'ont exprimées, le sentiment de briser l'isolement et de faire partie de quelque chose ensemble (il y avait tellement de participants et de téléspectateurs du livestream que j'avais l'impression que tout le monde était connecté d'une manière ou d'une autre) l'a rendu assez émouvant et intense, mais pas douloureux. Les billes qui bougeaient dans mes mains et le rythme de la marche ont également créé une certaine structure qui m'a permis de me sentir proche de chaque inquiétude mais pas écrasée par elle.” Prendre soin de soi est la première étape pour prendre soin des autres.

Pour continuer l'histoire ...

 

Après la première performance en livestream, Annabel Daou a organisé une nouvelle itération de la performance, je m'inquiéterai pour vous (d'aujourd'hui à demain) le 18 avril. Quelques mois après, lors de cette interview, Annabel Daou nous a fait part de son nouveau projet. «Je commence à travailler sur une nouvelle performance participative, mais elle n’en est encore qu’à ses débuts. Je pense que cela aura quelque chose à voir avec le fait de demander aux gens (étrangers et connaissances) de confesser quelque chose ou peut-être d'essayer de trouver les mots pour dire quelque chose qu'ils n'ont peut-être pas dit à haute voix auparavant. Tout comme le projet des soucis, mon objectif est de créer de petites connexions entre les gens, même pour une courte période.”

 

Après que notre équipe ait invité Annabel Daou à participer à Breakthrough + «Re-», la désastreuse explosion de Beyrouth s'est produite le 4 août. Nous avons immédiatement contacté Annabel Daou pour avoir de ses nouvelles. Dans son email, elle écrit: «J'ai répondu à vos questions avant les récents événements catastrophiques à Beyrouth et il est navrant de penser au nombre d'années et de nuits blanches remplies d'inquiétude que la ville a subies. La guerre a commencé dans mon enfance et, comme je l'ai mentionné plus tôt, mon projet trouve ses racines dans ces expériences. Comme tant d'autres, je ressens l'urgence d'offrir des soins à la population de Beyrouth qui vit si profondément les résultats de l'insouciance, de la corruption et de l'inhumanité des gouvernements et des classes dirigeantes.” Nous chérissons l'interaction que nous avons eue avec Annabel Daou, une artiste qui mérite toute notre appréciation et notre respect.

Interview réalisée en anglais par Yannie Hung.

Traduction en français par Anna Lataillade.