CAMILLE VERNHOL, PSYCHOLOGUE

Nous sommes heureux d'ouvrir le chapitre de Re-touch avec la psychologue Camille Vernhol. Notre équipe, composée ce jour-là d’Alexandra Balaresque et Anna Lataillade, l'interviewent pour construire un contexte pour les interviews futures de collectionneurs. Nous voulions chercher à explorer la question: pourquoi collectionner? De son point de vue professionnel, Camille nous a éclairé à travers une discussion passionnante sur le sujet. 

 

Équipe Breakthrough + "Re-" : Bonjour! Merci d’avoir pris le temps de discuter avec nous aujourd’hui. Est- ce que vous pouvez vous présenter ainsi que votre profession ? 

 

Camille Vernhol: Je m’appelle Camille Vernhol et je suis psychologue au soutien opérationnel dans la police nationale.

 

B+R: Est ce que du point de vue psychologue, vous pouvez nous donner votre point de vue sur l’action de collectionner en tant qu’être humain enfant et adulte ? 

 

C.V.: En psychologie, l’adolescence c’est une période de remaniement, une des périodes les plus compliquée de la vie. Une période de remaniement physique avec l'apparition de tous les caractères sexuels primaires et secondaires et un remaniement psychique. Donc c’est une période où tout bouge donc c’est assez anxiogène pour chacun. Notamment parmi les stratégies qui permettent à l’adolescent de contrôler cette période de grands changements et d’évolution : il y a les collections, que ce soit de timbres, de fèves...je parle de mon exemple notamment mais ça peut être d’autre chose. 

En tant qu’enfant je ne pourrais pas m’avancer car je pense que les collections ne débutent qu’à l’adolescence.  Par contre en tant qu’adulte la collection peut avoir plusieurs fonctions. Il y a cette citation de Saint Augustin qui dit que “Le bonheur c’est de continuer à désirer ce que l’on possède déjà”. La notion de collection c’est quand même une notion de possession d’objet, donc ça peut avoir plusieurs fonctions. Ça pourrait être une sorte de recette du bonheur, enfin c’est peut-être un peu présomptueux de dire ça mais en plus quand on est collectionneur on a un certain nombre d’objets qu’on possède déjà et on veut en posséder encore plus du même domaine donc il y a cet objectif d’aller chercher, il y a ce côté un peu excitant de chercher l’objet qu’on recherche pour compléter sa collection donc ça peut donner des objectifs de vie, des dynamiques. C’est un investissement de l’être humain car en voulant collectionner il investit de son temps, de son énergie... J’imagine qu’il rencontre des gens pendant ces moments-là donc il y a un investissement social aussi puis il va dans plusieurs environnements etc. Cette collection peut être qu’enrichissante pour l’être humain, un peu comme lorsqu’on est petit et qu’on part à la chasse au trésor.

 

B+R: En tant qu’adulte est ce que c’est aussi une recherche de ce sentiment qu’il avait en tant qu’enfant alors ? 

 

C.V.: Peut-être que ça résonne avec la chasse au trésor oui. 

 

B+R: Est- ce que vous pensez que l’adulte peut être en recherche de fidélité, de stabilité à travers sa collection ? 

 

C.V. : Je pense que oui et on peut émettre beaucoup d’hypothèses. Parfois les objets ont des symboliques, comme les bracelets d’amitié, les alliances entre les amoureux. Lorsqu’une personne décède par exemple, souvent les proches gardent des objets de cette personnes. Ca peut aussi avoir la fonction de souvenir, car mine de rien les humains ont besoin, à part les philosophes ou certaines personnes qui n’ont pas besoin de matériels pour symboliser leurs idées, mais sinon la plupart des être humains ont besoin de palpable, de rationnel de quelque chose de visible, qu’on peut toucher. C’est aussi en lien avec les 5 sens, un objet, on peut le toucher, le sentir, le voir, parfois ça peut faire du bruit etc. Au niveau de la symbolique ca fait que c’est vrai en fait ! Si la personne n’est plus là mais qu’on à un objet qui vient d’elle, alors la personne n’est plus là mais l’objet si, alors ca prouve son existence, son histoire etc. C’est quelque chose qui rappelle et qui amène une symbolique pour éloigner la peur d’oublier que l’être humain peut avoir. 

 

B+R: Est-ce que vous pensez qu’il y a une motivation spécifique pour collectionner de l’art plutôt qu’autre chose ? 

 

C.V. : Je pense que la différence c’est qu’un objet d’art porte beaucoup plus de choses qu’un objet lambda. Un objet d’art est multifacettes, il a été façonné par quelqu’un qui a une histoire de vie, qui a une personnalité, qui a une technique et qui va donner une histoire à un objet et qui va mettre un peu de lui dans cet objet et en même temps l’objet à son histoire à lui et sa propre consistance à lui. Donc c’est un objet qui je pense  est d'autant plus riche. En fait il y a les timbres, les fèves etc qui sont des petits trésors et les oeuvres d’art qui sont les trésors “high level”. 

Je pense que pour certains collectionneurs il doit y avoir des échanges avec des artistes, c’est beaucoup d’investissements de temps et d'énergie, dans des galeries etc. Toute l’histoire de recherche jusqu’à l’acquisition est collée à l’objet ce qui le rend encore plus riche. 

 

B+R: Collectionner l’objet c’est aussi s'inscrire dans l’histoire de l’objet et dans l'histoire de l’art.

 

C.V. : Oui tout à fait la question de l’acquisition est importante. Puis j’imagine que les collectionneurs d’art doivent les présenter à leurs amis à leurs famille etc donc effectivement je suis d'accord avec toi Anna. L’objet qui au départ n’est qu’une forme de couleur avec des caractéristiques, devient quelque chose de subjectif, de personnalisable. Je pense que pour certains, la notion de possession doit avoir un rôle très important dans leur histoire, dans leur personnalité, parfois même dans leur narcissisme.

 

B+R: Dans ce que vous décrivez, il y a une vraie relation avec l’objet, un réel échange entre l’objet et le collectionneur. 

Pour continuer sur le narcissisme, la dernière question s’y prête: est ce que vous pensez que la façon dont les collectionneurs traient leurs objets pourrait révéler quelque chose à leur sujet ? Par exemple un lien très émotionnel, matérialiste etc. 

C.V: Oui je pense que la façon dont on traite les objets révèle quelque chose de la personnalité après je pense que c’est compliqué de le définir vraiment parce qu’une relation à l’objet ce n’est pas pareil qu’une relation à l’autre. Justement, ce n’est pas pareil qu’une relation à l’autre mais est ce qu’on ne pourrait pas le mettre en parallèle avec une relation à soi-même ? Dans le sens où s'il considère que posséder un objet et le fait qu’il s’investisse dedans comme on en a parlé. Il y ai quelque chose de subjectif. Est-ce que l’objet ne devient pas un prolongement de soi-même ? Et à ce moment-là, la façon dont il traite l’objet, dont il le voit ou dont il le présente aux autres serait la façon dont il se voit lui, dont il se considère, dont il prend soin de lui ? Est-ce que quelqu’un qui va dépoussiérer chaque objet dans sa galerie va être quelqu’un de très minutieux ? 

Voilà, je pense que ça pourrait révéler quelque chose de soi à soi mais pas de soi à l’autre. Après concernant le matérialisme, dans ces cas-là je me demande si les gens considèrent un objet comme un objet. C’est possible qu’ils donnent tellement d’importance à ces objets qu’ils les considèrent comme plus que des objets en fait.  Et à ce moment-là c’est plus du matériel. Donc je ne pense pas qu’on puisse dire que les collectionneurs soient matérialistes. 

B+R: On a vu qu'il y a des collectionneurs juste pour faire de l'argent, il y en a qui collectionnent des artistes complètement inconnus juste par passion… cas par cas c’est toujours différent, c’est vrai qu’on fait beaucoup de généralités. 

 

C.V. : Après c’est vrai qu’un être humain...on peut avoir du mal à le sonder, car il y a le paraître, ce qu’on montre aux autres et ce qu’il y a vraiment à l’intérieur. Alors que l’objet on le voit tel qu’il est, il n’y a pas d’intérieur en soit. Peut-être qu’effectivement, par rapport au narcissisme, des gens qui ont du mal à se définir, ou qui besoin de montrer qui ils sont aux autres, ils peuvent se servir des objets pour faire tableau d’eux même, les objets peuvent faire autoportraits. Après on peut imaginer pleins de chose..mais il y a toujours ce côté humain qui est très mystérieux ou on ne sait pas ce qu’il y a l’intérieur. Qui peuvent être très différentes lorsqu’elles sont dans un cercle social et avec leurs proches, c’est ce qu’on appelle le faux-self et le vrai-self tout simplement. L’objet, on ne peut pas mentir, on le voit tel qu’il est. On peut lui rajouter une histoire dessus mais s’il s’agit d’un tableau rose avec un point jaune tout le monde le verra comme un tableau rose avec un point jaune. 

 

B+R: Après je pense qu’avec l’art, la façon dont on perçoit une oeuvre peut évoluer. Tandis que peut être moins avec des objets lambda. Chacun va ressentir quelque chose de différent devant un tableau, mais je suis d’accord que objectivement la façade reste la même. 

 

C.V.: Je suis d’accord avec vous concernant le fait de pouvoir l’interpréter différemment. Une personne collectionneuse en fonction des phases de vie qu’elle traverse, en fonction de son humeur, ou de son état psychologique dans lequel elle est par moment. J’ai un tableau  là que j’adore, mais je sais que lorsque je suis un peu triste, je le trouve morose parce qu’effectivement il a pleins de couleurs assez sombre. Alors que lorsque je suis de bonne humeur je ne repère que les couleurs vives. Voilà il y aussi cette question de perception, mine de rien l’oeuvre d’art plus que l’objet, sachant qu’on peut mettre beaucoup d’interprétation dessus, peut faire miroir avec nous-même. 

 

B+R: C’est une stabilité mais qui révèle le changement chez nous.

 

C.V. : Qui révèle une période de changement et du coup la première période de vie ou la collection arrive c’est la période la plus changeante : l’adolescence. Donc oui, on revient au début. La boucle est bouclée. 

Cette interview a été réalisée en français par Alexandra Balaresque et Anna Lataillade.