CHRISTINE SPLENGER, PHOTOGRAPHE

L’objectif témoigne: une interview avec la correspondante de guerre (photographe), Christine Spengler.

 

Avec une valise de bottes, de jeans et de quelques tenues adaptées au Sahara occidental; une autre valise aux robes noires et tchadors pour un voyage en Iran ou en Irak, Christine Spengler est toujours prête!

 

En tant que photographe de guerre, elle a découvert sa vocation en 1970 après avoir été emprisonnée avec son frère cadet Éric. Pendant trois décennies, accompagnée de son Nikon fétiche, elle a témoigné de la tragédie et du drame vécus par femmes et enfants pendant la guerre. Ses photos emblématiques, dépourvues de sensationnalisme, ont été publiées par des magazines de renommée mondiale tels que Life, Time, El País, Paris-Match… 

Avec son regard de femme, comment est-ce que Christine Splenger continue à partager ses convictions? Nous avons été ravis d’échanger avec Christine Spengler.

 

À quand remonte la première fois que vous avez fait face à la guerre? Vous souvenez-vous encore de ce moment et comment s'est-il passé?

Bien sur que je me souviens! Je dis toujours que ma vie a commencé le jour de ma première photo. Deux tubus “rebelles,” se tenant la main, portant d’énormes kalashnikovs, en direction du combat. Quand j'ai vu cette scène, j'ai été étonné par cette marque d’humanité au sein de la guerre. Avant ce moment, je n'avais jamais eu l'occasion de prendre une photo de ma vie. Je voulais devenir écrivaine. À l'époque, mon frère cadet, Eric, était l'assistant d'un photographe de mode célèbre à Paris. Il avait plusieurs caméras dans le Land Rover. Je lui ai dit: «S'il te plait Eric, prête-moi un de tes Nikon, moi aussi, je veux témoigner du drame du monde». Après avoir été faits prisonniers, nous avions été en prison, mais ma décision était prise. J'ai dit à Eric: «Je ne m'y attendais pas. Mais quand je prends des photos, j’ai remarqué que je ne ressens pas la peur. J'apprendrai mon métier sur le terrain car je souhaite devenir correspondante de guerre pour

apporter des témoignages de causes importantes.»

Qui sont les opprimés pendant la guerre?

 

Quand on m'interroge sur mon credo, je réponds que je suis du côté des peuples opprimés de la guerre, en particulier les femmes et les enfants. Je préfère montrer les survivants plutôt que les morts. Le fait d'être une femme, surtout aux cheveux noirs, m'a toujours aidé. J'ai décidé de m'habiller à la manière des locaux, pour que je puisse cacher facilement mon appareil photo sous mon tchador. Au Liban, mon surnom était La Sawda, la “Dame Noire." Avec la confiance que j’ai acquise, j’ai été invitée en Iran en 1979, par l'épouse de l'Imam Khomeiny pour photographier ses objets personnels après sa mort.

Tchad 1970, the first picture ©Christine Spengler/Getty Images

Madones Afghanes, Kaboul, 1997. ©Christine Spengler/Getty Images

«Je veux devenir quelqu'un qui ne leur fait jamais de mal, je suis très discrète quand je prends une photo. Je suis connue pour prendre une à deux photos en général, pas plus. Je ne vole jamais une photo ni n'enlève l'âme de la personne qui est devant mon appareil. Ils me regardent toujours droit dans les yeux. » - Christine Spengler

Londonderry, 1972. ©Christine Spengler/Getty Images

L'obligation d'être témoin

 

Lorsque Christine a commencé sa carrière au Tchad et a continué à travailler en Irlande du Nord, au Vietnam, en Irak, Kosovo ou Afghanistan, elle a toujours rejeté le sensationnalisme. Pour elle, c'est plus dramatique de travailler avec la photographie en noir et blanc, comme Robert Capa, qui a pris des images emblématiques pendant la guerre civile espagnole sans montrer de sang.

 

Le souvenir le plus horrible de sa carrière fut un Noël en 1981 à Salvador.

 

Je suis arrivé du Nicaragua le jour de Noël. Dans les escaliers du mythique hôtel Camino Real des journalistes, il y avait des cadavres découpés en morceaux, pleins de sang, comme un film d'horreur. Je me souviens qu’après ça, j'ai dû prendre la photo la plus horrible de ma carrière. J'ai été obligée de prendre des photos de funérailles improvisées de cinq religieuses américaines qui avaient été violées et assassinées.

Le bombardement de Phnom-Penh, Cambodge, 1975 ©Christine Spengler/Getty Images

Où sont les femmes photographes de guerre? Où vont-elles?

 

Quand je pense à ma carrière fascinante, je ne l'ai pas arrêté parce que j’étais fatiguée ou effrayée. J'ai juste arrêté d'aller aux guerres parce qu’aucun grand magazine ne voulait m’envoyer comme avant. Maintenant, avec la photographie numérique. un magazine qui m'a envoyé en zone de guerre depuis l'âge de 24 ans, me dit: «Christine, pourquoi devrions-nous payer pour vous envoyer au fond du monde? Vos photos seront toujours dans votre poche, pas développées, alors que nous recevrons des centaines de photos gratuitement pendant la nuit.»

Désormais, tout le monde peut prendre des photos, même avec son téléphone!

Réinterprétation: d'un témoin à un présentateur

 

«Quand l'homme meurt, les gens écrivent des pages sur lui; quand Catherine Leroy meurt, ils ne font pas grand-chose pour elle.»

Quand Christine Spengler est interviewée, elle mentionne toujours les œuvres et les expériences de ses collègues féminines décédées.

Dans l’exposition récente sur les femmes photographes de guerre dans le prestigieux palais Kunst de Düsseldorf et au Foto Museum de Winterthur, elle et Carolyn Cole étaient les dernières survivantes sur huit femmes photographes de guerre participantes. Christine Spengler est devenue une interprète pour transmettre leurs histoires et esprits. Etant la fille d'Huguette Spengler, "la dernière des surréalistes," Christine Spengler, élevée à Madrid, a visité le musée du Prado depuis l'âge de 7 ans. Elle décida de créer des photomontages colorés et baroques pour faire revivre les morts: Maria Callas, Frida Kahlo et l'écrivaine française Marguerite Duras... Elle a publié six livres photographiques; un roman autobiographique, L'homme bleu du désert, est en préparation. L'un de ses plus grands désirs serait de traduire son autobiographie, Une Femme Dans La Guerre (2006) en anglais et de partager son expérience avec la génération à venir. Elle encourage toutes les jeunes femmes qui souhaiteraient devenir un jour photographes de guerre, comme elle. Elle adorerait exposer son travail en Chine. Les photographes de guerre professionnels ne font jamais profit sur le dos des victimes ou considèrent la richesse comme un objectif de leur travail. Christine fait souvent don de ses photos à Amnesty et Handicap International pour les ventes aux enchères de charité. 

Elle a réinterprété le rôle d'une femme photographe de guerre dans notre société.

Western Sahara, 1976 ©Christine Spengler/Getty Images

L'espoir s'illumine parmi les ruines
 

Après tant d'années de guerre, ais-je encore de l'espoir? Je dois dire que j'ai perdu espoir dans les dernières années de ma carrière. 

Mais ces expériences n'éteignent pas ma foi et mon espérance. Je vois cet espoir dans les enfants innocents jouant avec des carcasses de bombes dans le Mékong avant l'arrivée des Khmers rouges, dans le des colombes blanches peintes par un migrant afghan sur sa tente noire dans la jungle de Calais. Même dans le rituel d’applaudissements à vingt heures pendant le confinement pour rendre hommage au personnel médical de Paris. Tous ces moments m'incitent à croire à nouveau en l'humanité et à la solidarité. L'espoir peut toujours être rallumé.

Portrait of Christine Spengler © Philippe Warner

Enfants nageant dans le Mékong, Cambodia,1975 ©Christine Spengler/Getty Images

Jungle of Calais, 2016 ©Christine Spengler/Getty Images

Plus d'information: www.christinesplenger.com

Lisez l'interview avec Christine Splenger pour Re-Born ici.

Cette interview a été réalisée en anglais par Yannie Hung.

Traduction en français par Alexandra Balaresque et Anna Lataillade. 

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